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La vente de tirages de photos d'Henri Cartier-Bresson exaspère ses ayants droits

lemondefr_pet.gif LE MONDE| 10.05.07 |


Le grand photographe Henri Cartier-Bresson, mort en 2004, avait prévenu : "J'ai toujours signé et dédicacé les tirages de mes photographies à ceux à qui j'entendais les donner, écrivait-il le 30 octobre 2000. Tous les autres tirages ne comportant seulement que des tampons ou cachets "Magnum Photos" ou mon nom, "Henri Cartier-Bresson" sont seuls ma propriété." Affaire entendue ? Pas vraiment.


De nombreux tirages réalisés à l'époque de la prise de vue, tamponnés et non signés, se retrouvent dans des ventes aux enchères. A l'instar de cette photo réalisée en Espagne et qui a pour titre Aragon, Spain, 1953, acquise 12 000 dollars le 14 février, à l'occasion d'une vente organisée par Christie's à New York.

Pire encore, sur deux épreuves (une vue d'Espagne, l'autre d'Italie, en 1933) qui seront mises aux enchères par la maison Swann, à New York le 22 mai, la signature du photographe a été grossièrement imitée et la fausse signature figure au recto et au verso du papier, ce que Cartier-Bresson ne faisait jamais. Au grand dam de la Foundation Henri Cartier-Bresson, à Paris, qui gère le fonds de l'artiste. "Ces photographies ont été détournées de leur propriétaire", explique Kristen Van Riel, le vice-président de la Fondation.

Pour comprendre ce détournement, il faut évoquer le rôle de l'agence de presse Magnum, que le photographe avait créée en 1947. Une multitude de tirages de Cartier-Bresson étaient alors empruntés par des journaux et des magazines du monde entier afin de les reproduire. Mais la règle veut que ces tirages, uniquement destinés à la presse, soient retournés, après utilisation, à Magnum, dont l'adresse est tamponnée au dos du tirage.

Il est arrivé que certaines personnes aient "oublié" de rendre ces fameux tirages ou les aient conservés par amour du travail de Cartier-Bresson. Dans les années 1950 à 1970, Magnum ne s'en souciait pas vraiment, car il n'existait pas de véritable marché de la photographie. Jusqu'au jour où les prix ont décollé, à partir des années 1980. Certains ont alors compris qu'ils détenaient des trésors, qu'ils ont proposés à des galeristes ou à des maisons de ventes aux enchères, voire sur Internet.

Les tirages présentés par la maison Swann proviennent de Manchete, un groupe de presse brésilien qui diffusait les photos de Magnum en Amérique du Sud, avant de faire faillite il y a quelques années. "Des gens ont alors dérobé ces photos pour aller les vendre dans des marchés aux puces ou en salle des ventes", explique Agnès Sire, la directrice de la Fondation HCB. Ce qu'ils font anonymement. Et les maisons de vente aux enchères sont tenues au secret. "Ce n'est pas parce que Cartier-Bresson avait confié ces photos à la presse qu'il avait renoncé à ses droits", ajoute Kristen Van Riel. Aussi, la Fondation décide-t-elle aujourd'hui d'agir. "Notre but est de moraliser le marché. Nous souhaitons que les maisons de ventes aux enchères préviennent leurs acheteurs qu'ils sont sur le point d'acquérir une oeuvre qui n'appartient pas au vendeur."

DE MAINS EN MAINS

La Fondation Cartier-Bresson invite ces vendeurs à lui restituer les photographies tamponnées d'épreuves réalisées pour la plupart entre 1945 et 1973. L'un d'entre eux, repéré sur le site e-Bay, a récemment accepté de le faire. "Comme nous sommes reconnus d'utilité publique, nous pouvons établir un certificat fiscal de la valeur à laquelle ces tirages ont été payés", poursuit M. Van Riel.

Les maisons de ventes aux enchères - informées de la position de la Fondation lors d'une récente réunion - craignent de voir s'envoler un marché juteux. Christie's avait refusé de retirer le fameux tirage d'Aragon, Spain, 1953 de la vente de février comme le lui demandait la Fondation, au motif que "son propriétaire l'avait acquis de bonne foi".

Ce qui est possible, puisque ces photographies sont passées de main en main avec les années, sans que leurs nouveaux acquéreurs ne soient prévenus de leur provenance d'origine. " C'est pour cela que nous communiquons en ce moment. Une fois informés, les acheteurs éventuels ne pourront plus arguer de leur bonne foi, souligne Agnès Sire. Pour ce qui est des épreuves dont la signature a été imitée, nous espérons que Swann les retirera de la vente. Si ce n'est pas le cas, nous envisagerons des procédures légales."

La Maison Artcurial, à Paris, a pour sa part accédé à la demande de la Fondation et enlevé deux photographies tamponnées et non signées d'une vente organisée le 20 février. Ce qui ne l'empêche pas de proposer dans son catalogue, pour la vente des 15 et 16 mai, deux épreuves réalisées par Cartier-Bresson en Chine, en 1949 et 1958 (lots 267-268), que la Fondation HCB estime douteux. "Je ne suis absolument pas d'accord avec la position de la Fondation. C'est bizarre de se réveiller quarante-cinq après pour venir réclamer ces tirages", explique Grégory Leroy, le spécialiste de la photographie chez Artcurial, furieux de voir certains vendeurs qui s'estiment de bonne foi aller proposer ces tirages aux maisons installées à l'étranger.

Grégory Leroy craint surtout que le cas Cartier-Bresson fasse jurisprudence. La plupart des photos de l'école humaniste proposées en salle des ventes sont des tirages effectués pour la presse - ce que les maisons de ventes, la plupart du temps, n'écrivent pas clairement dans leurs catalogues.

"Les retirer pour ce motif marquerait la fin du marché de la photographie en France", s'emballe Grégory Leroy. Et de citer en exemple la vente Brassaï organisée en octobre 2006. "Tous les tirages proposés étaient tamponnés et non signés", assure M. Leroy. Certes. Mais il y avait une différence de taille : ces épreuves étaient vendues par les ayants droit du photographe hongrois et non par des particuliers.

Hélène Simon

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Cette page contient une note postée sur on mai 14, 2007 9:28 PM.

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