© Araceli Sáez Pedrero | yourshot
La photographie a commencé à regarder le monde au travers des fenêtres. Nicéphore Niépce essaya pendant des années de fixer avec sa camera obscura le paysage que lui offrait une des fenêtres de sa maison du Gras à Saint-Loup-de-Varennes. Le Point de vue de la fenêtre (1826-1827), la plus ancienne photographie conservée au monde, est l’unique vestige qui nous reste de toutes les tentatives de l’inventeur.

© Nicéphore Niépce | Point de vue, 1826-27
Pareillement, Louis Daguerre, quelques années plus tard, plaçait son appareil photographique face à la fenêtre de son atelier parisien pour fixer la vue qui s’étendait devant ses yeux.
En 1831, Daguerre écrivait à Niépce: «Je ne me suis pas donné la peine de choisir mes vues […] elles sont toujours sorties d’une même croisée» .
Le boulevard du Temple a huit heures du matin, le daguerréotype le plus célèbre de Daguerre, daté de 1838, est une de ces vues prises de la fenêtre de son appartement, situé rue des Marais.

© Louis Daguerre | Boulevard du Temple, Paris 3e, 1838
Cette image, prise à huit heures du matin, montre un grand boulevard dans lequel on peut apprécier la figure d’un homme à qui on cire les bottes. On connaît un autre daguerréotype avec le même cadrage, celui-ci pris à la mi-journée, dans lequel n’apparaît aucun personnage.
Le désir de perfectionner leurs procédés respectifs menèrent Niépce et Daguerre à photographier encore et encore la vue des fenêtres de leurs ateliers. Cette activité de reproduction d’un même sujet, qui peut nous paraître ennuyeux, s’est avérée au contraire, fascinante. Niépce et Daguerre se sont plongés par leurs travaux photographiques dans les mystères de la lumière et du temps: aucune de ces images n’étaient comparables.
Ces premières séries de photos dont nous ne connaissons l’existence qu’au travers des lettres et dont nous ignorons jusqu’au nombre de pièces qui les composaient, peuvent être comparées avec certaines séries des peintres impressionnistes.
Entre 1892 et 1894, Claude Monet peint sa célèbre série sur la cathédrale de Rouen. La série fut effectuée depuis la fenêtre du deuxième étage d’une boutique en face de la cathédrale. Il fit 18 vues frontales.

© Claude Monet | Cathédrale de Rouen, 1892-94
Le positionnement artistique de Monet, en essayant de capturer les différentes qualités de lumière dans ses toiles, et celui de Daguerre, en fixant sur ses plaques la même vue dans différents moments de la journée, présentent de grandes similitudes.
D’un autre côté, lors de la présentation officielle de la photographie en 1839, les premiers amateurs s’empressèrent de reproduire les vues qui s’offraient de leurs fenêtres et balcons. Les premiers daguerréotypes montraient les toits et cheminées de Paris, comme nous le relate le pionnier du medium Marc-Antoine Gaudin : «Chacun voulut copier la vue qui s’offrait de sa fenêtre, et bienheureux celui qui du premier coup obtenait la silhouette des toits sur le ciel: il s’extasiait devant des tuyaux de pôle; il ne cessait de compter les tuiles des toits et les briques de cheminées; il s’étonnait de voir ménagée entre chaque brique la place du ciment ; en un mot, la plus pauvre épreuve lui causait une joie indicible, tant ce procédé était nouveau alors, et paraissait à juste titre merveilleux».
On retrouve aussi le thème de la fenêtre dans les premiers clichés d'un autre grand inventeur de la photographie, l’anglais Henry Fox Talbot. Une des premières photos qu’on lui connaît est un négatif de petit format réalisé en août de 1835. Ce négatif représente une fenêtre elle-même, sans se préoccuper, dans ce cas, de la vue qu’elle offre.

© Henry Fox Talbot | The lattice window in the South Gallery, Lacock Abbey, August 1835
