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Raconter des histoires: une raison d’être de la photographie

Par Philippe Sérénon

Il y a mille et une manières de raconter des histoires : Proust est légendaire pour ses descriptions longues et précises, destinées à projeter le lecteur dans son imaginaire. Plus récemment, lire un livre de Jean Christophe Ruffin transforme le lecteur en réalisateur de cinéma qui voit le film se dérouler devant lui. Il est clair que le roman est un terrain d’élection parfait pour raconter des histoires dont c’est au fond
la fonction principale.

La photographie semble par sa compacité et la finitude de l’image représentée aux antipodes de la fonction de conter.

Pas si simple.

La photographie est un instant d’histoire, un moment qui ne se suffit pas à lui-même et force le spectateur à imaginer le contexte qui va avec. Elle est donc tout à la fois rigide et silencieuse mais en ce qu’elle nous force à voir au delà de la représentation, est finalement extrêmement plastique et lui offre un champ infini dans l’univers de référence auquel l’image est associée. Si on aime tant le Noir et Blanc, c’est bien parce qu’il fait encore plus appel à l’interprétation personnelle que la couleur qui par nature est plus réaliste.

Le photojournalisme est naturellement le terrain de prédilection de la photographie puisqu’il a par essence vocation à reporter d’une réalité. En ce début septembre, Visa, soutenu par Roger Therond et Paris Match depuis le début fête ses 20 ans à Perpignan et va offrir au visiteur la possibilité de voir des dizaines d’histoires, non ou insuffisamment publiées.

Certaines images sont rentrées dans la mémoire collective pour ce qu’elles racontent comme histoire. Qui ne se souvient de cette image qui décrit à elle seule les événements de la révolte des étudiants chinois au début des années 90? Tout est inscrit dans cette image : le rapport entre la force des tanks de l’armée et la fragilité de ce jeune homme armé de son seul sac plastique dérisoire, a une force d’interpellation exceptionnelle . Au delà de la symbolique, pour la 1ère fois, ce que personne ne pensait possible au regard des décennies de plomb de la politique chinoise qui fit 20 Millions de morts, on voit le pouvoir chinois qui recule. Les dirigeants chinois ont tiré la leçon de cette photo et ont su mettre en place
des barrières efficaces pour que de telles images ne puissent voir le jour pendant les récents JO. Et pourtant, les medias du monde entier ont bien essayé d’interpeller le public, notamment sur la question du Tibet…

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Le rôle de la photographie dans la politique n’est pas nouveau : dès sa naissance, Fenton et Brady, deux photographes américains du XIXème siècle, ont fait des images terribles du front pendant la guerre de sécession et les ont portées à cheval aux politiques de Washington. Le choc fut si violent sur les décideurs qu’il est avéré que ces images ont contribué à écourter la guerre pour arrêter le massacre.
Au tournant du XXème siècle, Kodak popularise le premier appareil grand public et c’est avec cet appareil que les soldats anglais de la guerre de 14 enverront à leur famille une image d’eux en tenue, dans les tranchées, inventant par la même occasion le portrait amateur.

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Si ces portraits ne racontent pas la grande histoire, ils racontent l’histoire de chacun et permettent à leurs familles respectives de se projeter vers lui et de renforcer la proximité.

Puis vient la photo de mariage : quel que soit le niveau social, dans le monde entier, ce moment de grande liesse ne peut pas ne pas être immortalisé. C’est une trace indispensable dans une histoire personnelle et les photographes professionnels du monde entier vont permettre à chacun démarrer dans sa vie de couple avec ce premier patrimoine.

Il y a quelques années, une étude marketing faite au x Etats Unis était éloquente à cet égard. Quand on posait la question au consommateur de savoir si sa maison brulait ce qui lui serait le plus cher à emporter s’il n'avait qu'un seul choix c’était ses photos. Car nous avons le sentiment de sauvegarder notre histoire personnelle, qu’elle soit en album ou dans des boites à chaussures. On ne les regarde pas souvent, mais
elles sont là et nous rassurent. C’est une sorte de garantie d’éternité par delà la mort, que l’on soit croyant ou non. Bref, on se dit que nos descendants pourront toujours raconter notre histoire…

Aujourd’hui, la sphère intime se restreignant par le seul fait que les outils de communication réduisent les possibilités de discrétion, nous consommons non seulement nos propres histoires mais celles de nos idoles. On ne peut pas passer l’été sans savoir quel maillot de bain portait Carla ou si Angelina Jolie avait bien supporté l’accouchement de ses jumeaux dont on dit que les sourires ont été retouchés sur Photoshop pour mieux raconter l’histoire de cette famille modèle…

Reste tout le champ de la photo appliquée, de la pub à la mode et à la beauté que nous consommons à longueur de magazines sur papier glacé. Elles ont pour fonction de nous indiquer l’histoire que l’on pourrait vivre si on achetait ses Todds et que l’on allait se promener à Portofino un jour de grand soleil au milieu des yachts. A travers l’image des mannequins, c’est le rêve d’une histoire putative que l’on ne vivra jamais mais qui nous renvoie une image idéalisée de nous même qui nous emporte et nous enthousiasme.

Grande histoire, histoire personnelle, histoire projetée, comment aurions- nous fait pour vivre sans représentation ?
La photographie est un des moyens les plus récents de raconter mais après Néandertal qui dessinait sur les murs de Lascaux ou de Cosquer, sont venus les sculpteurs assyriens, égyptiens, grecs et romains puis les peintres et tant d’autres artistes et modes d’expression (voir le musée du quai Branly).
Le besoin de raconter des histoires et de les illustrer est dans la nature humaine. Seul l’Islam refuse par principe la représentation, ce qui n’empêche pas de compter de formidables photographes musulmans !

A vos appareils numériques, faites des photos, partagez les sur papier ou en ligne et surtout écrivez votre tranche d’histoire …

A propos

Cette page contient une note postée sur on octobre 1, 2008 9:28 PM.

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