![]()
par Claire Guillot |LE MONDE | 07.01.09 |
Peut-on faire une exposition de photos valable seulement à partir de magazines achetés quelques euros sur le site de vente sur Internet eBay ? Le commissaire Pierre Leguillon, à la Fondation Kadist, à Paris, le prouve. Il a composé une rétrospective de la portraitiste américaine Diane Arbus (1923-1971), restée célèbre pour ses photographies de "freaks" et de marginaux, sans montrer aucun tirage, uniquement à partir de ses commandes pour la presse, de 1960 jusqu'à sa mort. Au mur, le spectateur ne verra donc que des revues, essentiellement Harper's Bazaar, Esquire ou The Sunday Times Magazine, dépecées et protégées par une vitre
On pouvait s'attendre au pire et pourtant, dans le cas d'Arbus, ce projet fait sens. "A l'époque, Diane Arbus expose peu, explique le commissaire, la presse est donc l'endroit où existent ses images." Surtout, les commandes réalisées par la photographe sont le fruit d'une collaboration fructueuse, pas seulement un travail alimentaire. "J'ai travaillé dans le respect de l'oeuvre, je ne me serais pas lancé dans l'aventure si les photos avaient été recadrées. Diane Arbus intervenait dans la mise en page, choisissait ses images, écrivait parfois les textes."
Si on peut critiquer la qualité des reproductions un peu jaunies, on est surtout frappé par l'audace des magazines, par la belle mise en page et le respect apporté aux oeuvres par les revues de l'époque. De grands blancs laissent les images respirer, les titres se font discrets. La sélection (quatre-vingt-dix magazines) permet surtout de revoir des images connues de Diane Arbus éclairées par un autre contexte - certaines, comme le portrait si morbide du bébé Anderson Cooper, avaient été produites au départ pour la presse. Visiblement, la photographe choisissait ses commandes avec soin : que ce soit chez les transsexuels, les stars, les militants, partout on reconnaît son regard acéré, obsédé par le questionnement de la normalité et de l'identité.
EXPLORER L'AMBIGUÏTÉ
En 1960, le portfolio qu'elle signe pour Esquire donne une vision on ne peut plus "arbusienne" de la ville de New York, avec une collection de personnages étranges, tous monstrueux d'une façon ou d'une autre. Son portrait de l'actrice Jayne Mansfield, en 1965, dépasse largement l'anecdote pour explorer l'ambiguïté de toute relation mère-fille.
L'exposition, qu'il faut absolument parcourir armé du livret sous peine de ne rien comprendre, a un autre mérite : montrer enfin un grand ensemble d'images d'Arbus alors que la rétrospective "Revelations" n'a pas fait halte en France. Le procédé utilisé par Pierre Leguillon lui a aussi permis de contourner les ayants droit de Diane Arbus, tatillons à l'extrême. Quant aux fans d'Arbus, ils pourront compléter cet accrochage en allant voir les beaux tirages d'Arbus qu'expose en ce moment la Bibliothèque nationale.
"Diane Arbus : rétrospective imprimée, 1960-1971".Kadist Art Foundation, 19 bis-21, rue des Trois-Frères, Paris-18e. M° Abbesses ou Anvers. Tél. : 01-42-51-83-49. Entrée libre. Du jeudi au dimanche de 14 heures à 19 heures. Jusqu'au 8 février.
