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La photographie sans la photographie

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LE MONDE| 05.12.09 |

Analyse

Trois expositions, à voir jusqu'en janvier 2010 à Paris et alentour, attirent les foules. Elles constituent aussi une petite révolution pour leur façon d'utiliser les photographies. Des images, il y en a beaucoup. On peut les déguster pour ce qu'elles montrent, mais elles ont surtout été choisies pour servir un propos qui les dépasse : raconter une star et restituer son oeuvre.

Le cinéaste Federico Fellini est à découvrir au Jeu de paume, le jazzman Miles Davis à la Cité de la musique, l'actrice Brigitte Bardot à Boulogne-Billancourt. Ces trois expositions, Fellini surtout, échappent à une scénographie classique. Non pas des images soigneusement encadrées, alignées sur un seul rang avec le même "blanc" entre deux oeuvres, baignant dans une égale lumière tamisée pour ne pas faire souffrir les fragiles originaux. Mais plutôt une scénographie rock'n'roll : des photos encadrées ou pas, de formats multiples, accrochées à des hauteurs différentes et sur plusieurs rangs, qui parfois flottent dans l'air, dans des salles multicolores, à l'intensité lumineuse variable.

Ce n'est pas tout. Les photos sont mariées à d'autres supports, des films, affiches, livres, journaux, disques, sons. Beaucoup de textes aussi. C'est comme si un spectacle multimédia se développait au mur afin de raconter au mieux une star.

Deux scénographies opposées donc, qui répondent à des objectifs différents. Une exposition classique de photos montre une oeuvre : les images sont à contempler une par une, tout en résonnant entre elles. Dans nos trois expositions, l'oeuvre est ailleurs. Pour Fellini, ce sont ses films. Pour Miles Davis, sa musique. Pour un écrivain, ses livres. On n'expose pas des films, des musiques ou des livres. Que peut-on montrer alors ?

La plupart des expositions qui veulent répondre à cette question, en consacrant une exposition à un cinéaste ou un écrivain, un danseur ou un chanteur, sont décevantes. Car elles se servent des photos a minima : montrer un artiste au travail ou dans l'intimité, décrire son environnement, ses proches. Les expositions Fellini, Miles et Bardot sont plus ambitieuses. La photographie n'est pas simple illustration, elle contribue à construire l'aura de l'artiste, voire participe de son oeuvre. Pour Miles, il s'agit de signifier un style, une fierté, un basculement esthétique. Pour Bardot, la photo est au coeur de la fabrication de l'icône. Pour Fellini, les photos démontrent que nombre de ses films ont pour source ce qu'il a vu autour de lui.

Ces trois expositions tirent le meilleur de la force documentaire de la photo, de ses lectures multiples. Ainsi, le spectateur a le loisir de faire fructifier les images qu'il découvre au mur en les confrontant à ses souvenirs de l'oeuvre évoquée. La limite de ces "expositions portraits" est liée à la fascination exercée par la star. On se délecte à la vue de quelques épisodes savoureux de la personne adulée, alors même que les images, isolées, n'ont rien d'exceptionnel. Le visiteur peut aussi se perdre dans un bric-à-brac de documents, qui exige concentration et agilité de l'oeil. Mais sans doute sommes-nous mieux formés à jongler avec les écrans et les documents.

Une autre exposition, "La subversion des images", à voir jusqu'en janvier au Centre Pompidou, montre que cette façon nouvelle de présenter des photos gagne même les musées. Elle a pour sujet la façon dont les surréalistes ont utilisé la photo durant l'entre-deux-guerres.

Il y a quelques années, une telle exposition aurait présenté en majesté les artistes que sont Man Ray, Ubac, Tabard ou Parry, avec pour chacun leurs grandes images. Là, pas du tout. Comme chez Bardot ou Fellini, les photos n'existent pas pour elles-mêmes - leurs auteurs non plus -, mais pour servir un propos : raconter le making of d'un groupe qui avait l'air de bien rigoler, décliner les domaines où il a sévi (de la pornographie à la publicité), montrer comment ont été fabriquées et utilisées des images importantes. Là encore, des extraits de films, journaux, épreuves de travail, etc., s'invitent dans ce décryptage d'un mouvement.

Un exemple. Le portrait de l'artiste et écrivain Meret Oppenheim nue, par Man Ray, en 1933, est un de ses chefs-d'oeuvre. Surprise : au mur, on ne voit pas l'image, mais quatre épreuves de travail. La photo retenue est présente, mais publiée dans une revue, elle-même présentée sous vitrine. Pour l'amateur d'art, une telle approche stimule les neurones. Pour le spectateur vierge, il lui faudra des efforts soutenus et consulter quelques livres, pour se faire une idée plus précise des grands noms et grandes photos du surréalisme, et pour faire le tri, dans ce matériel excitant, entre photos sans intérêt et d'autres remarquables, entre documents de travail et chefs-d'oeuvre.

Depuis trente ans, la photographie a souvent été montrée comme de la peinture pour la faire admettre dans le monde de l'art. Ces expositions actuelles signifient qu'on peut la bousculer, parce qu'elle est devenue forte. Les deux approches restent nécessaires. L'histoire de la photographie est en constante évolution, qui demande à réévaluer sans cesse maîtres et images. Et tant mieux si, à côté, surgissent des expositions qui bouleversent les codes de lecture.

Service Culture

Courriel :

guerrin@lemonde.fr

Michel Guerrin

A propos

Cette page contient une note postée sur on décembre 16, 2009 4:31 PM.

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